JAKARTA : SOURIRES DANS UN TAUDIS, 1991

Nous venions à Jakarta toutes les deux semaines à bord le S/S Ocean Pearl, donc nous pouvions apporter nos photos aux gens que nous avions photographiés 15 jours plus tôt. Ils s’en raffolaient.
Nous sommes l’équipe de photographie à bord un bateau de croisière, et pour la troisième fois pendant les heures où nous ne travaillons pas à Jakarta, nous visitons un bidonville à côté du canal. Quel contraste entre cette pauvreté et le luxe de notre hôtel flottant : ces gens n’ont rien, souvent même pas assez à manger. Ils habitent un endroit lugubre, sale, et malodorant. Ils n’ont aucun espoir d’un avenir meilleur : la plupart d'entre eux naissent et meurent dans cette horreur. Ce n’est pas leur faute. De nombreuses gens vivent ainsi à Jakarta. Or, ils sourient la plupart du temps, même à nous, des hommes blancs, des riches, et ils nous accueillent chez eux. On ne peut pas s’empêcher de comparer leurs sourires à pleines dents aux sourires et aux plaintes de nos passagers suralimentés et blasés. Ce n’est pas non plus la faute de ces gens riches non plus : ils sont nés dans un autre monde, et ils ont l’impression, eux aussi, qu’ils doivent lutter. La conclusion habituelle : tout est relatif, et l’argent n’est pas tout. Il est bien qu’on se le rappelle, de temps en temps.
Pourquoi trouve-t-on tant de bidonvilles aussi horribles ?
Jakarta se situe sur l’île de Java, c’est la capitale de l’Indonésie. Ce pays est une république, constitué de plus de 13 îles, dont seul 8% est habité. Il s’étale sur plus de 4500 kilomètres. L’île de Java a toujours été l’île la plus peuplée de l’Indonésie. Fertilisée pendant des milliers de siècles par les cendres volcaniques riches en nutriments, sa terre supporte une grande population. On y retrouve la culture du riz intensive. Les montagnes sont sculptées en terrasses. On récupère de nouveaux champs en déboisant par la pratique de l’agriculture sur brûlis, exposant la terre à l’érosion. La plupart de la population de Java mène une vie rurale, mais très peu entre eux sont propriétaires des terres. Tentés par l’espoir de retrouver du travail et de l’argent, plus de gens quittent la campagne pour venir à la ville : Jakarta. Avec sa population de 10 millions, toujours croissante, Jakarta deviendra une des plus grandes villes du monde par la fin du siècle. Située à la bouche de la rivière polluée Ciliwung, la ville s’est développée de façon chaotique autour du port, dans une chaleur opprimante et une pauvreté omniprésente. Les rues sont bourrées de gens. Des bus, des taxis, des autos, des motos essaient de se frayer un passage parmi cette circulation, klaxonnant. L’enfer ne pourra être pire. Le chômage, le logement, et l’assainissement comptent parmi les problèmes auxquels le gouvernement indonésien doit faire face. Les gens à la compagne, affamés, croient qu’ils trouveront des emplois à Jakarta. Donc ils viennent à la ville, mais les emplois n’y sont pas. Un tiers des Jakartanais habitent des taudis en carton sans aucun aménagement. Mais on y trouve aussi des gratte-ciel, des immeubles modernes, les hôtels 4 étoiles de Jalam Thamrin et de Kebayoran ; la pauvreté et la richesse se côtoient : Jakarta est une ville de contrastes.

Le bidonville qu’on visite se trouve à côté du musée maritime. Nous devons marcher le long des eaux noires d’un canal rempli de déchets. Quelques personnes nous reconnaissent et nous accueillent avec le sourire. Sous peu, des familles entières sortent de leurs baraques en planches de bois pour nous saluer. Nous pourrions être les seuls « farangs » à venir ici. Il n’y a pas d’hostilité, pas de mendicité, seulement des rires et des sourires : nous sommes la surprise de la journée! Nous avons nos appareils photo et ils nous demandent de les prendre en photo. Un père insiste qu’on photographie son fils. Un enfant pose devant l’objectif, l’air sérieux, et surpris par le flash, il fond en larmes. Nous avons photographié le même enfant mignon durant chacune de nos trois visites, chaque fois tenant sa dernière photo. Cette fois, nous avons apporté des « cadeaux ». On commence par distribuer des photos qu’on a prises deux semaines auparavant. Les photos passent de main en main : tout le monde rit. Ces gens qui habitent dans la misère et dans les pires conditions sanitaires nous donnent une leçon de simplicité. Nous avons aussi apporté des masques pour les enfants ; on se trouve entouré par des dizaines de mains. Tout le monde est enthousiaste. Les cadeaux disparaissent dans les maisons pauvres. Nous décidons d’explorer de plus loin le bidonville.
Photos : Christian Fournier; texte: Dr Nicole Bordes et Christian Fournier.

Le bidonville qu’on visite se trouve à côté du musée maritime. Nous devons marcher le long des eaux noires d’un canal rempli de déchets. Quelques personnes nous reconnaissent et nous accueillent avec le sourire. Sous peu, des familles entières sortent de leurs baraques en planches de bois pour nous saluer. Nous pourrions être les seuls « farangs » à venir ici. Il n’y a pas d’hostilité, pas de mendicité, seulement des rires et des sourires : nous sommes la surprise de la journée! Nous avons nos appareils photo et ils nous demandent de les prendre en photo. Un père insiste qu’on photographie son fils. Un enfant pose devant l’objectif, l’air sérieux, et surpris par le flash, il fond en larmes. Nous avons photographié le même enfant mignon durant chacune de nos trois visites, chaque fois tenant sa dernière photo. Cette fois, nous avons apporté des « cadeaux ». On commence par distribuer des photos qu’on a prises deux semaines auparavant. Les photos passent de main en main : tout le monde rit. Ces gens qui habitent dans la misère et dans les pires conditions sanitaires nous donnent une leçon de simplicité. Nous avons aussi apporté des masques pour les enfants ; on se trouve entouré par des dizaines de mains. Tout le monde est enthousiaste. Les cadeaux disparaissent dans les maisons pauvres. Nous décidons d’explorer de plus loin le bidonville.


Photos : Christian Fournier; texte: Dr Nicole Bordes et Christian Fournier.



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